« La fin des sitcoms ? | Page d'accueil | Ce qu'il faut voir cette semaine »
12 mars 2008
C'EST L'HOPITAL QUI SE FOUT DE LA CHARITÉ
La semaine dernière, le petit monde médiatique français a été secoué par le départ de TF1 de Takis Candilis, alors directeur général-adjoint, en charge des programmes... dont les fictions. D'autres ont analysé, bien mieux que je ne pourrais le faire, la résonance d'un tel départ du point de vue stratégique et médiatique. Et si on se penchait sur le travail du monsieur ?
Je vais sûrement choquer la plupart d'entre vous (mais j'aime bien la provoc'...) : j'ai beaucoup de sympathie pour Takis. Il est de bon ton de honnir l'homme, de traîner dans la boue les séries qu'il a initiées, de les voir comme indignes et édulcorées jusqu'à ne plus ressembler à grand chose. Quand L'HOPITAL a été diffusé et fut l'échec que l'on sait, tout le monde lui est tombé dessus, avec un acharnement qui faisait penser à des vautours attendant que leur proie chute enfin. Tous semblaient attendre que la chaîne trébuche enfin, elle qui raflait ainsi les meilleures audiences et tentait de renouveler ses séries de 90 minutes vieillissantes avec des copies de séries policières américaines. Cet échec a été le bon moyen pour tous de se " lâcher " enfin, de se vider de toutes les rancœurs que l'on pouvait avoir à son égard. Cet acharnement m'avait paru un peu disproportionné, à l'époque.

Mais il faut dire que je ne suis pas scénariste, je ne le serai jamais (chacun sa place et je pense ne pas en avoir le talent) et donc n'ai jamais connu de relations de travail avec M. Candilis. J'ai donc la part belle : je ne connais qu'une seule facette du personnage et pas les frustrations qu'un très grand nombre de scénaristes semblent nourrir à son égard. Et je ne mets pas en doute ce qu'ils ont vécu : beaucoup de copains et d'amis qui œuvrent dans ce domaine m'ont confirmé la chose. Récemment encore, c'est Olivier Marchal qui racontait ouvertement la façon dont son adaptation télé de 36 QUAI DES ORFEVRES avait été flinguée, son équipe d'auteurs jetée à la poubelle, sa vision totalement transformée. Ignorer tout cela, c'est vivre au pays des Bisounours !
Donc, plutôt que de me positionner pour ou contre Takis, je ne peux simplement ici que rapporter ma propre expérience : des interviews et des rencontres qui, pour ma part, ont toujours été instructives et intéressantes. Très vite, il m'a paru qu'il y avait une lucidité dans ce qu'il faisait, et c'est une chose assez rare dans ce milieu. Dans une interview qui date de 2006, il me dit clairement : " Moi, la demande que j'ai du patron de la chaîne, Etienne Mougeotte, c'est de faire de l'audience et donc de trouver des formes narratives qui sont les formes nouvelles. Je vous rappelle que quand on a fait RIS tout le monde était surpris parce qu'on avait 3 histoires en même temps, on avait des fenêtres qui s'enchaînaient, on avait des héros qui étaient absolument inconnus, on avait des histoires qui étaient quand même avec des énigmes assez fortes, etc... Donc on est sorti de ce qui était la sempiternelle histoire bouclée, tenue par un héros unique. Mais on a toujours pensé au public avant tout. Là, c'est vraiment la marque de base et c'est la demande que l'on fait à tous les auteurs, producteurs, réalisateurs qui travaillent pour nous, c'est de penser d'abord et avant tout au public. Et après de dire : ' je m'adresse à un très large public, je veux que tout le monde s'intéresse à mon histoire et je veux aussi amener des touches personnelles, des moments de créativité, etc... '. Mais c'est dans cette mesure qu'on peut le faire et pas l'inverse. "

On peut remettre en cause cette manière de voir les choses, mais la position de Takis avait au moins l'avantage d'être cohérente. On ne peut pas en vouloir à TF1 de faire des programmes les plus fédérateurs possibles, parce qu'ils sont là pour cela. Y entrer et y travailler, c'est connaître le but du jeu dés le début. De la même manière, je n'en veux pas à CBS de faire NCIS et GHOST WHISPERER. Tout comme, à l'inverse, je m'attends à autre chose avec les productions de Canal +. En fait, ce qui m'a beaucoup plus irrité, des années durant, ce n'est pas que TF1 fasse du TF1, mais que tout les autres tentent alors de faire la même chose ! En clair, qu'il y ait JULIE LESCAUT ne me dérange pas plus que ça. Que les autres chaînes la prennent comme maître-étalon m'ennuie beaucoup plus !
Ensuite, doit-on faire l'équation large public = rien ne dépasse, et jouer à fond la carte du consensuel, de peur de ne détourner personne et de ratisser large ?... Doit-on flatter le public et aller dans son sens pour s'assurer son approbation ou bien le provoquer, risquer de le secouer un peu... mais réveiller son esprit critique et sa passion ? Mais peut-on faire autrement quand on doit réunir devant le poste plusieurs âges, plusieurs sexes, plusieurs générations qui ont des sensibilités multiples ? A faire quelque chose qui doit plaire à tous, on finit par faire quelque chose sans saveur aucune.
A cette époque, il avait été annoncé que la production de séries destinées à la deuxième partie de soirée était lancée, ce qui signifie généralement s'éloigner des contraintes du prime-time. Visiblement, ces projets n'ont pas pu se concrétiser, mais quand je l'ai interrogé sur le sujet, Candilis a confirmé que " pour cette heure-là, on doit imaginer des fictions qui vont un peu plus loin, qui sont plus dérangeantes, qui sont peut-être plus décalées. " Et pourtant, un obstacle a visiblement surgit sur cette route : " On ne peut pas produire au même prix à 23h qu'on produirait à 21h, étant donné qu'il y a une économie de coût de grille qui fait qu'il y a moins de publicité. On doit donc imaginer des formes de fictions qui puissent nous permettre de produire ces fictions avec des prix réduits. " Là encore, il s'agit de lucidité ; d'une réalité à laquelle on ne peut pas échapper. A ce jour, d'ailleurs, personne n'a pu franchir ce cap...
Même si la diplomatie et les raisons économiques ne lui ont pas permis de le dire clairement, Candilis est celui qui a sorti de leur coma les flics de TF1 en les confrontant à des productions plus péchues et modernes. Là encore, il fallait lire entre les mots de ce qu'il me disait à l'époque : " Quand vous avez un seul héros, il n'a pas vraiment le droit à l'erreur et c'est vrai qu'il y a un côté, qui nous a été reproché d'ailleurs.... On dépeint une société un peu lisse. Donc il est sûr que le nouveau format qui est celui du 52 minutes est mieux porté par des héros multiples, des équipes comme dans RIS, comme dans SECTION DE RECHERCHE, comme dans PJ d'ailleurs pour parler aussi de la concurrence. Il est sûr que ça permet, de part la multiplicité des héros, de décrire des personnages qui ont des failles. "
Décryptage : à la poubelle les anciens, issus d'une société maintenant dépassée. Par contre, oui, c'est vrai, ces belles paroles n'ont pas empêché un formatage d'un autre type. Pourquoi des séries comme FBI PORTES DISPARUS, COLD CASE ou LES EXPERTS, pour ne parler que des production policières diffusées en prime time, peuvent-elles se permettre de bousculer les sujets, les idées et les consciences alors que l'on veut encore rester fermement dans le politiquement correct, de peur de s'aliéner une frange des spectateurs qui pensent ceci ou cela ? Pourquoi ne pas oser un discours moins policé ? Ça ne semble pas leur faire perdre de l'audience, à elles...
Voilà donc, en quelques mots, le travail de Candilis : mettre en route une nouvelle direction pour les fiction de la chaîne qui l'employait, un changement impératif. Céder à la facilité des adaptations. Faire de l'audience. Rester dans les clous du politiquement correct. Reconnaissez que c'est plus en demi-teinte que tout résumer au seul échec de L'HOPITAL !
Crédit Photo :
T. Candilis : Patrick Roncen / TF1
RIS : Etienne Chognard / TF1
10:05 Publié dans Humeur du jour | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : TF1, Takis Candilis, humeur du jour, RIS, COLD CASE, LES EXPERTS, FBI : PORTES DISPARUS
Commentaires
Ce qu'il est difficile à comprendre avec les fictions françaises, c'est de croire que le prétexte utilisé, à savoir "plaire aux masses", est valable. Si des séries américaines à succès se permettent de prendre des risques, pourquoi les séries françaises ne le pourraient pas ? C'est prétendre que le public américain est plus intelligent que le français. Or, si je ne me trompe pas, on reproche aux séries US d'être trop populaire en France, c'est que le public répond assez bien à ses séries. Donc, ne faut-il pas en conclure que l'on peut faire des séries à succès et aborder des sujets moins consensuels sans pour autant fâcher le spectateur ou se noyer dans une espèce d'élitisme mal placé.
Ecrit par : fabientoo | 12 mars 2008
C'est intéressant parce que ce billet permet de mettre en lumière toute la différence qui me démarque de vous. A mon sens, il est tout à fait possible de faire de la qualité grand public. On peut parler de sitcom avec Friends, de la belle époque de ER ou bien même celle de West Wing (un chef d'oeuvre) -ça fait beaucoup de NBC là...- mais y en a des dizaines d'autres. En France, la série "Fais pas ci, fais pas ça", mieux programmée, fera à mon avis de très bonnes audiences.
Bref, il faut juste vouloir se sortir les doigts du cul, ne pas avoir peur des échecs au début qui seront inévitables, et surtout laisser la liberté aux créateurs. TF1 est victime de sa propre politique télévisuelle, c'est-à-dire insinuer au spectateur que le slogan "good TV" est impossible en France. Et qu'il faut se contenter du moins pire. Tu m'étonnes après que le peuple rejette en masse le foutage de gueule qu'ils nous proposent à l'écran, l'hôpital étant le symbole de l'échec de cette politique télévisuelle.
Ecrit par : zemanuuu | 12 mars 2008
Bonjour,
Vous avez tout à fait raison et je partage votre point de vue.
C'est ce que je développe dans l'avant dernier paragraphe, en évoquant les succes du moment tel COLD CASE ou FBI.
Ecrit par : alain carraze | 13 mars 2008
Effectivement, je ne l'avais pas compris dans ce sens. My mistake :)
Ecrit par : zemanuuu | 17 mars 2008









